
Visible
et Invisible.
Mon parcours calligraphique.
Avant
même ma première inscription à l'école
primaire, mon père m'obligeait déjà à
prendre le pinceau devant un pupitre pour accompagner durant deux
interminables heures ma grande soeur lors de son exercice quotidien
calligraphique. Je me souviens toujours de sa grave voix légèrement
rauque: " Sans connaître la poésie et la calligraphie,
on n'est pas un Chinois parfait, encore moins une élite intellectuelle.
"
Quand
j'allais avoir six ans, je commençais à tracer des poèmes
que ma préceptrice me faisait réciter, sous le regard
à la fois doux et sévère d'un vieil homme de
petite taille que j'appelais " Monsieur Xia. " Ce fut mon
premier maître de calligraphie.
Xia, ancien employé
de la municipalité de Shanghai, chargé de toutes les
décorations calligraphiques de la mairie, me donna bénévolement
des cours. Mais ce monsieur avait une drôle de façon
d'enseigner: pendant les deux premiers mois, il me dirigea dans sa
promenade quotidienne au parc Zaofeng, situé dans notre quartier
et me demanda de m'amuser avec des insectes, des herbes, des bambous,
des canards et des fleurs, sans m'obliger à m'asseoir devant
le pupitre.
Un soir, en hivers,
il faisait très froid, mon maître Xia vint me chercher
et me conduisit dans un square pour me dire de bien regarder la lune
cachée derrière de gros nuages sombres, je pouvais à
peine la deviner. Un quart d'heure après, je fus las de lever
la tête vers le ciel très sombre et voulus rentrer chez
moi. Alors Xia toussa fort pour me " rappeler à l'ordre.
" Devant mon regard plein d'incompréhension et d'interrogation,
il m'expliqua: " La lune derrière les nuages est invisible,
mais elle est réelle, il faut voir l'invisible à travers
le visible. C'est la règle d'or que tous les calligraphes doivent
observer et maîtriser. "
J'allais consacrer
plus de cinquante ans d'effort pour comprendre (vraiment ? me demandé-je
souvent) et pratiquer cette règle. Selon mon maître Xia,
les insectes, les herbes, les rivières, le cours d'eau, les
fleurs, etc. sont visibles par leur forme, leur mouvement, leur position
et leur constitution, mais ils sont animés tous sans exception
d'un élément invisible en commun : le souffle. Et c'est
ce souffle qui régit notre univers, notamment notre vie et
notre spiritualité dont la meilleur expression n'est rien d'autre
que la poésie, la peinture et la calligraphie.
Au cours des huit
années de mon exercice au pinceau auprès de Xia, il
ne cessa de me répéter l'importance de la maîtrise
du souffle dont la calligraphie s'imprègne. Pourtant, l'enfant
d'aussi jeune âge que j'étais, saisissais cette théorie
sur le souffle d'autant plus difficilement qu'il était avare
de paroles et d'explications, mais très généreux
dans la démonstration pratique. A travers ses coups de pinceau
tantôt vigoureux, tantôt gracieux, tantôt denses
et tantôt secs, je sentais vaguement le souffle dont il parlait.
Quand j'avais
quatorze ans, Xia, mon premier initiateur de calligraphie, me quitta
à jamais à cause de sa tuberculose pulmonaire. Toute
sa vie célibataire, Xia me considéra comme son fils,
il ne me laissa que quelques mots qui s'enracinent profondément
dans ma tête : " Sois toujours un homme droit et cherche
inlassablement le sens profond du souffle et de l'Invisible
"
Huit ans d'exercices
consistant principalement à imiter les grands maîtres
calligraphes Wang Xizhi (vers 321-379), Liu Gongquan (778-865) et
surtout Yan Zhenqing (709-785) avec l'aide de mon cher professeur
Xia, m'ont permis d'acquérir une base élémentaire
pour accéder à de nouvelles techniques calligraphiques.
C'était dans les larmes que je suis passé à une
nouvelle étape de mon parcours artistique : ma première
exposition organisée sous les auspices du Palais de la jeunesse
de Shanghai m'a donné l'occasion de rencontrer mon deuxième
maître Sha Zhonghu, un véritable expert du monde invisible
pictural et calligraphique.
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"L'harmonie
entre
le ciel et la terre;
La complémentarité entre l'endroit et l'envers."
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Bambous
et pins murmurent au vent et à la pluie;
Thé et platane chantent au clair de lune."
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"Wu
Dong: le non-agir est
le principe du taoïsme."
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Sha
Zhonghu travaillait au Palais de la jeunesse, plus précisément
dans la section des beaux-arts. Il allait après cette exposition
me donner des cours particuliers deux fois par semaine et à
chaque séance trois heures dont la moitié consacrée
à l'imitation des grands maîtres et l'autre moitié,
à l'étude théorique et à la création
libre. Et c'est durant cette seconde moitié du temps que j'ai
petit à petit compris le vrai sens du souffle, ainsi prit le
départ de mon errance entre le plein et le vide, le Yin et
le Yang, dans un espace-temps invisible.
Je commençais
à cette époque-là à comprendre que toute
la civilisation chinoise reposait sur trois principes philosophiques
: taoïsme, confucianisme qui sont indigènes et bouddhisme
venu de l'étranger. Sha Zhonghu me montrait de nombreuses uvres
anciennes aussi bien picturales que calligraphiques pour m'expliquer
que tout art chinois renferme la pensée philosophique du taoïste
sur le Yin et le Yang, le vide et le plein, l'éternité
et l'éphémère, l'infiniment petit et l'infiniment
grand, le visible et l'invisible, etc. Concrètement parlant
sur le plan calligraphique et pictural, chaque tableau et chaque calligraphie
constituent un espace-temps où existent essentiellement le
vide et le plein, c'est à travers et entre le vide et le plein
qu'on sent le souffle de l'invisible qui est en fait le fin du fin
de la création.
Cette initiation
philosophique m'a ouvert un horizon tout à fait nouveau et
splendide où je commençais véritablement à
m'imprégner de l'importance de la concentration mentale et
la sérénité spirituelle, conditions préalables
à la pratique calligraphique. Avec le conseil de mon nouveau
maître Sha Zhonghu, j'apprenais pendant neuf mois la respiration
dite " embryonnaire " auprès de l'ermite shanghaïen
Jingkong Daoren. D'après les taoïstes cette respiration
est la plus sophistiquée de toutes, elle consiste à
aspirer et à expirer grâce au léger mouvement
du muscle abdominal de sorte qu'on ne sent pas le souffle lorsqu'on
met le doigt sous le nez. A ce stade là on respire comme l'embryon
dans le ventre de la mère. Quand on peut pratiquer la respiration
" embryonnaire ", on se fond mentalement et psychologiquement
dans l'univers, on s'incorpore à l'invisible, acquiert la sérénité
et la concentration les plus complètes et on sent alors le
souffle de la nature.
Un
jour, dans l'atelier de mon maître Sha Zhonghu, nous avons calligraphié
séparément sur deux grandes feuilles de papier de riz
le poème de Meng Haoran (689-740) intitulé "Sommeil
de printemps":
Au
printemps le sommeil dure au delà de l'aube
De tous les côtés parvient le chant des oiseaux
La nuit est à peine troublée par le murmure du vent
et de la pluie
Qui sait combien de fleurs sont tombées cette nuit ?
Nous avons suspendu
nos ouvrages sur deux cadres en bois, pris du recul pour admirer notre
travail dans un silence absolu. Soudain, il m'a posé cette
question à mon grand étonnement :
-- Entends-tu
ce bruit ?
J'ai prêté
une oreille très attentive pour essayer de capter le bruit
dont il parlait mais je n'ai rien entendu. Je lui ai secoué
la tête négativement.
-- fixe ton attention
sur le texte calligraphié du poème, détache-toi
de ton corps physique et tu entreras dans le monde que le poète
décrit dans ces vers.
Avec la technique
de respiration " embryonnaire ", j'ai fermé à
demi mes yeux et commencé à me sentir flotter dans le
vide, c'est alors qu'il me semblait entendre le très léger
bruissement des fleurs qui tombent sous une pluie et un vent printaniers.
Quel bonheur mental et physique ce fut pour moi, garçon d'à
peine quinze ans, d'avoir l'impression d'entrer réellement
dans le monde invisible qui me devint soudain tangible ! J'ai presque
touché sa pureté et sa beauté.
-- J'ai en effet
entendu le sifflement du vent, le cognement de la pluie contre les
feuilles et le froissement des pétales sur le sol
m'exclamai-je.
-- Dans ce cas,
il faut refaire une autre calligraphie de ce poème de Meng
Haoran, en exploitant ton intuition extraordinaire.
J'ai exécuté
son ordre et à ma grande joie j'ai constaté que mes
traits étaient beaucoup plus fluides, libres, élégants
et esthétiquement plus expressifs qu'auparavant. Mon maître
envoya immédiatement ce travail à un artiste de marouflage,
qui, à partir de là, maroufla toutes mes uvres
calligraphiques pour mes prochaines expositions personnelles à
Shanghai.
Dès lors j'essayais de sentir ce mystérieux monde invisible
et d'entendre son souffle à travers la lecture des uvres
des anciens maîtres pour perfectionner mon art calligraphique.
Souvent lorsque je regardais attentivement le Xingshu et le Caoshu
de Wang Xizhi, Yan Zhenqing, Tang Yan, Dong Qichang, etc. j'entendais
le grondement du tonnerre, le sifflement du vent, le déchaînement
de la tempête, le murmure du ruisseau, le chant des oiseaux
c'est un voyage, une errance dans l'invisible qui m'ont permis de
déceler de mieux en mieux ce profond univers calligraphique
et de créer mon propre style fin et gracieux caractérisé
par sa beauté formelle, son équilibre visible et invisible
et sa spontanéité esthétique.
Quand j'allais pas à pas vers la perfection et la gloire artistiques,
ma vie opéra un brusque tournant : après le bac, je
devais quitter ma chère ville de Shanghai où je me sentais
si heureux, pour aller à l'université à Pékin.
A l'époque, les jeunes chinois ne pouvaient pas choisir leur
spécialité, car sous le slogan tel que " ma vie
est au Parti communiste chinois, tout ce que j'ai je le dois au président
Mao Zedong, je me dois d'obéir totalement et absolument à
la décision du parti ", ils ne pouvaient faire autrement
que de se mettre à l'ordre du parti. Dans un pays hautement
politisé, la vie universitaire était semi-militaire,
les étudiants ne devaient pas avoir de violon d'Ingres en dehors
de leurs études. D'ailleurs, dans le dortoir de huit mètres
carrés occupé par quatre lits superposés, il
était impossible d'exercer la calligraphie qui exige un espace
et une ambiance particuliers. De surcroît les études
étaient fréquemment sectionnés par de longs séjours
de travail à la campagne. Cinq ans à l'université
furent un vide dans mon parcours calligraphique.
Très rapidement
ce fut la Révolution Culturelle de Mao. J'ai passé en
tout dix ans à travailler la terre. Pourtant, le grand espace
m'a offert une nouvelle possibilité de pratiquer mon violon
d'Ingres : pendant les quelques courts instants de repos entre le
travail dans les champs, j'ai pu faire des exercices avec une branche
d'arbre ou un doigt sur le sable ou le sol mou. Je pouvais à
nouveau plonger dans mon voyage mental, très loin du monde
visible, me réfugiant des tourments de la réalité
et me trouvant psychologiquement en paix. C'est grâce à
la multitude des brefs voyages de ce genre, du moins en partie, que
j'ai pu surmonter les humiliations, les brutalités, les interrogatoires
interminables et toutes les autres injustices qui m'ont été
imposées.
Depuis mon installation
en France il y a un peu plus de dix ans, j'ai véritablement
repris mon pinceau et recommencé mon aventure dans l'invisible,
cherchant à m'identifier davantage avec le silence, la quiétude,
à mieux explorer les mouvements et le souffle de l'univers,
à m'enfoncer plus profondément dans mon refuge d'ermitage
afin de progresser encore et encore dans l'expression calligraphique
ancestrale de ma patrie.
Cette liberté
m'étant si précieuse, je la savoure jalousement et la
mets pleinement en valeur.
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A
gauche:
"Le Thé" en style
Caoshu.
(style dit " Herbe folle ")
Ecriture
tracée au gré de l'humeur de l'auteur.
Les traits vont dans tous les sens mais avec harmonie et ordre
interne.
Très difficile.
A droite:
"Le Thé" en style
Kaishu.
Ecriture régulière, gracieuse,
lisible
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Mes
réflexions sur l'art calligraphique

Un jour, fin décembre
2001, un ami français m'a demandé combien d'années
d'exercices un Occidental doit-il faire pour devenir un calligraphe
des caractères chinois. Je lui ai souris en secouant la tête.
Cet ami français ne me comprenait pas et je lui ai expliqué
ainsi : " Le chercheur taïwanais Lin Jinzhong a bien dit
: la calligraphie chinoise a le mérite de véhiculer
des notions, des idées et surtout des sentiments. Art plastique
par excellence, puisqu' art de la forme et source d'infinie variétés
dans le tracé des traits de caractères, la calligraphie
est plus que l'habit qui embellit ces derniers, elle est l'âme
visible d'un texte. Art emblématique du monde chinois, art
humaniste, elle se prête aussi bien à la contemplation
qu'à la lecture et peut être appréciée
d'innombrables façons. " Mon ami français a enfin
compris mon sourire qui exprimait la réticence. Mais il insistait
encore : " Je voudrais consacrer une dizaine d'années
à cet art dans le but de devenir un grand calligraphe. Est-ce
possible? "
A vrai dire, dix
ans suffisent à une personne particulièrement douée
pour connaître et tracer les caractères chinois uniquement
dans leur forme, mais pour un étranger, il apprend le chinois
pendant une dizaine d'années, c'est tout au plus au niveau
d'un collégien qui n'arrive pas encore à saisir l'âme
sublime et profonde de la calligraphie chinoise, car techniquement
parlant, la calligraphie consiste dans le jeu de rapports qu'établit
l'énergie, le qi que l'on transmet au pinceau, entre le noir
de l'encre et le blanc du papier de riz, entre le plein de la graphie
et le vide qui l'entoure, entre le visible du caractère couché
sur le papier et l'invisible que l'auteur laisse deviner à
travers le papier. Pour arriver à ce niveau technique, dix
ans ne sont déjà pas suffisants, de nombreux exemples
peuvent nous le prouver.
" Soyons
honnêtes et objectifs, ai-je poursuivi, tous les grands calligraphes
chinois ont consacré toute leur vie à cet art, vingt
ans, trente ans, et beaucoup plus encore, leurs étaient nécessaires
pour devenir enfin maîtres de calligraphies reconnus. Les dix
premières années sont à peine suffisantes pour
rester à l'étape de l'imitation et encore dix ans pour
l'étape suivante de création. Pourquoi si longtemps
et si difficilement ? Tout simplement parce que la calligraphie est
un travail spirituel opéré dans l'âme même
de ceux qui veulent s'y consacrer. Il s'agit avant tout d'une épure
spirituelle. "
En effet, l'art
calligraphique est au fond une des expressions de l'accumulation des
connaissances littéraires, philosophiques, historiques de la
Chine, il est aussi intimement lié à l'attitude d'esprit
traditionnelle face à la calligraphie. Le grand poète
Su Shi (1036-1101) n'avait-il pas dit : " Des montagnes de copies
d'exercice ne suffisent pas. Ce n'est qu'après avoir lu dix
mille ouvrages que l'on accède à l'esprit ! "
Les calligraphes
chinois sont unanimes pour considérer que les caractères
calligraphiés sous le pinceau sont des êtres possédant
une vie réelle. Toujours selon Su Shi, un des lus grand maîtres
de calligraphie chinoise, " Toute calligraphie digne de ce nom
doit avoir une âme, un souffle, un squelette, de la chair et
du sang. S'il manque un de ces cinq éléments, il n'est
plus de calligraphie. "

Expliquons
plus concrètement ces cinq éléments fondamentaux
:
- L'âme
: chaque uvre calligraphique doit avoir le mérite d'exprimer
l'état d'esprit et le dynamisme mental de l'auteur. C'est une
étape extrêmement sublime dans l'art calligraphique.
- Le
souffle : l'auteur laisse couler ses sentiments, ses pensées,
son énergie, en un mot sa sensibilité, au bout du pinceau
sur le papier, tantôt à travers les traits pleins, tantôt
par les traits secs et cassés, mais tout en garantissant l'équilibre
de l'uvre dans son ensemble, équilibre mis en évidence
par les différentes proportions de traits.
- Le
squelette : il s'agit de l'espace qu'occupe l'uvre
calligraphique grâce à la succession des traits harmonieusement
disposés.
- La
chair : selon la sensibilité et l'humeur, le calligraphe
utilise des techniques différentes dans le contrôle de
la quantité d'encre imbibé par le pinceau, dans la pression
du pinceau sur le papier et dans la vitesse du mouvement du pinceau
pour coucher l'encre et donner la chair à leur uvre.
- Le
sang : c'est l'encre qui contient essentiellement de l'eau.
Selon la quantité d'eau dans l'encre, les traits peuvent être
denses ou délavés. Cette nuance exprime non seulement
l'âme du calligraphe, mais aussi le degré de sa maturité
artistique.
Ce qui est important
dans l'art calligraphique, c'est l'équilibre, non seulement
dans la structure, mais surtout dans l'esprit de l'oeuvre. La structure
est visible, et grâce à la réalisation de l'équilibre
dans la structure, qui est un long effort d'exercice tenace et patient,
on n'est jamais qu'un artisan de l'écriture, alors que celle
de l'équilibre dans l'esprit, beaucoup plus sophistiqué,
donc beaucoup plus difficile, permet de devenir un véritable
artiste à condition d'étudier de façon approfondie
l'histoire de l'art, de s'imprégner de la philosophie chinoise,
de maîtriser l'esthétique ancestrale chinoise et enfin
de créer ses propres conceptions artistiques.
A propos de l'équilibre
calligraphique, le grand calligraphe Yu Shinan
nous indique : " Si l'esprit n'est pas
équilibré, la calligraphie ne l'est pas non plus ; si
l'on manque de concentration, alors les caractères sont boiteux."
Qu'entend-on par là ? Cela veut dire que chaque uvre
calligraphique doit être visualisée, disposée,
maintes fois corrigée dans l'esprit de l'artiste avant de la
coucher sur le papier. C'est donc la visualisation interne et non
les yeux de l'artiste qui dirige la main qui, à son tour, manipule
à bon escient le pinceau. En un mot, l'équilibre de
la composition calligraphique n'est donc pas fonction d'une définition
géographique et figée, mais d'une disposition d'esprit.
D'où la grande possibilité de création et d'expression
personnelle.
L'expression personnelle
repose sur les sentiments de l'artiste, sentiments fermentés
au fond de l'âme d'une part et, d'autre part, sentiments suscités
par l'environnement extérieur. C'est la parfaite conjugaison
de ces deux types de sentiments qui favorise la création. C'est
pourquoi Zhang Zao, grand artiste de
l'époque des Songs dit à juste titre : "
Prendre la nature pour maître et puiser la source au fond de
l'âme. "
L'expression des
sentiments personnels permet de créer le style artistique individuel.
Dans le long cours de l'histoire calligraphique chinoise, un certain
nombre de calligraphes, souvent sous l'impulsion du vin, s'écartèrent
de plus en plus des règles et donnèrent libre cours
à leur esprit et à leur âme. Résultat :
la calligraphie perdit sa fonction utilitaire et devint une expression
pure et simple de la sensibilité. La digue des contraintes
ainsi rompue, le champ de créativité s'en trouva infiniment
élargi. D'où la floraison sans précédent
des styles cursifs et la naissance de nombreux importants maîtres
artistiques. Mais il faut remarquer que la recherche d'impact émotionnel
est l'étape la plus sophistiquée dans l'art artistique
de la calligraphie chinoise. Toute la vie nécessaire pour forger
et perfectionner un style d'expression des sentiments.
J'ai
exercé la calligraphie pendant plus de 50 ans, mais je ne suis
pas sûr d'avoir déjà parfait mon style pour exprimer
mes sentiments. Pourtant, cette longue pratique me permet de toujours
mieux comprendre le grand peintre Shi Tao
qui dit dans son remarquable ouvrage intitulé " Propos
sur la peinture " : " Au milieu
de l'océan de l'encre, il faut établir fermement l'esprit
; à la pointe du pinceau, que s'affirme et surgisse la vie
; sur la surface de la peinture s'opère une complète
métamorphose ; au milieu du chaos s'installe et jaillit la
lumière ! A ce point, quand bien même le pinceau, l'encre,
la peinture, tout s'abolirait, le Moi subsisterait encore, existant
par lui-même. "
Ces
propos me guideront toujours dans mon effort visant à ma perfection.
"Le son de luth aussi limpide que
l'eau
Le rêve poétique plus doux que le printemps"
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de dernière mise à jour : janvier 2009